Depuis près de cinquante ans, les professionnels des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg sont les témoins d'une histoire qui se répète près d'une centaine de fois chaque année. Celle d'un patient atteint d'une maladie grave du foie qui, parfois après avoir épuisé toutes les autres options thérapeutiques, arrive à l'hôpital avec un pronostic vital engagé et en repart quelques jours plus tard avec un nouveau foie, une nouvelle espérance de vie et souvent une nouvelle existence.
Ce qui pouvait autrefois sembler relever du miracle est aujourd'hui une réalité médicale : la transplantation hépatique. Une réussite rendue possible par la générosité des donneurs et de leurs proches, par les progrès continus de la médecine et de la chirurgie, mais aussi par l'engagement quotidien de près d'une centaine de professionnels. Chirurgiens, anesthésistes, hépatologues, réanimateurs, infirmiers, coordinateurs de prélèvement, biologistes, radiologues et de nombreux autres acteurs unissent leurs expertises autour d'un même objectif : offrir une seconde chance à chaque patient. Leur investissement quotidien est particulièrement salué par Samir HENNI, directeur général des HUS.
Une aventure médicale et humaine
L'histoire de la transplantation hépatique débute en 1963 aux États-Unis, lorsque le chirurgien Thomas E. Starzl réalise la première greffe de foie. Pendant près de vingt ans, cette intervention demeure expérimentale et les résultats restent incertains. L'arrivée de nouveaux traitements immunosuppresseurs, notamment la ciclosporine au début des années 1980, associée à la standardisation des techniques chirurgicales, marque un tournant majeur. La transplantation hépatique devient alors le traitement de référence de l'insuffisance hépatique terminale et de certaines tumeurs du foie.
Depuis, la discipline n'a cessé de se transformer et d'innover.
En 1988, à Chicago, la première transplantation hépatique à partir d'un donneur vivant adulte pour un enfant ouvre de nouvelles perspectives pour les jeunes patients confrontés à la pénurie de greffons. En 1996, la première transplantation hépatique adulte à partir d'un donneur vivant, grâce au prélèvement du lobe droit du foie, permet à son tour d'élargir les possibilités thérapeutiques. Cette approche est aujourd'hui largement développée dans plusieurs pays d'Asie.
L'activité mondiale de transplantation hépatique poursuit depuis lors sa progression. Plus de 40 000 greffes sont désormais réalisées chaque année dans le monde, dont environ 1 400 en France. Si la majorité des greffons provient de donneurs en état de mort encéphalique, le développement en France du prélèvement sur donneurs décédés après arrêt circulatoire contrôlé (Maastricht III) contribue depuis 2015 à élargir les possibilités de greffe.
Strasbourg, un centre pionnier
Strasbourg occupe une place particulière dans cette histoire. La première transplantation hépatique y est réalisée en 1978 par le Professeur Jacques Cinqualbre, faisant du centre alsacien l'un des pionniers français de cette discipline.
Depuis lors, l'activité n'a cessé de se développer. Aujourd'hui, les Hôpitaux Universitaires de Strasbourg constituent le cinquième centre français de transplantation hépatique. Près d'une centaine de transplantations y sont réalisées chaque année, portant à plus de 2 800 le nombre de greffes hépatiques effectuées depuis l'ouverture du programme. Certaines sont associées à d'autres transplantations d'organes, notamment cardiaques, pulmonaires ou rénales.
En 2028, le centre célébrera cinquante années d'engagement au service des patients et de l'innovation médicale.
Des indications en constante évolution
Les excellents résultats obtenus au fil des décennies ont profondément modifié les indications de la transplantation hépatique. Longtemps réservée aux patients atteints de cirrhose terminale, elle constitue aujourd'hui un traitement reconnu pour plusieurs cancers primitifs du foie et, chez des patients soigneusement sélectionnés, pour certaines métastases hépatiques d'origine colorectale.
Ce succès s'accompagne néanmoins d'un défi majeur : le nombre de patients en attente de greffe augmente plus rapidement que celui des greffons disponibles. Dans ce contexte, la promotion du don d'organes demeure un enjeu essentiel de santé publique.
Construire l'avenir
L'avenir de la transplantation hépatique s'écrit déjà dans les blocs opératoires et les laboratoires.
L'une des avancées les plus marquantes concerne la conservation des greffons. Pendant des décennies, les foies étaient transportés dans une simple glacière. Désormais, les machines de perfusion permettent de maintenir le greffon en circulation grâce à un liquide oxygéné reproduisant les conditions physiologiques. Cette technologie améliore la qualité des organes, réduit le risque de dysfonction après transplantation et permet, dans certains cas, une conservation prolongée pendant plusieurs jours. À terme, de véritables plateformes de perfusion pourraient permettre de préparer, réparer ou même traiter les greffons avant leur implantation.
Autre évolution prometteuse : la chirurgie robotique. Déjà largement utilisée dans de nombreuses spécialités, elle fait progressivement son entrée dans le domaine de la transplantation hépatique. Grâce à des incisions plus limitées et à l'assistance d'un robot piloté par le chirurgien, certaines étapes de l'intervention peuvent être réalisées de façon moins invasive, avec l'objectif de réduire les douleurs postopératoires, d'accélérer la récupération et d'améliorer encore les résultats pour les patients.
Un geste irremplaçable
En un peu plus de soixante ans, la transplantation hépatique est passée du stade expérimental à celui d'un traitement de référence des maladies graves du foie. Les innovations scientifiques et technologiques continueront sans aucun doute à transformer cette discipline dans les années à venir.
Mais une constante demeurera : aucune avancée ne pourra remplacer le geste fondateur qui rend chaque transplantation possible, celui du don d'organes.
C'est grâce à la générosité des donneurs et de leurs proches que, chaque année, une nouvelle vie peut commencer.
